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la gloire de mon père | série 3

La gloire de mon père. Étude photographique (2009 – en cours) 16 tirages d’après négatifs couleur 90×120 cm plus finitions, 16 vidéos.
Quand je me mets vraiment à penser ce projet, les motivations pour moi sont de deux ordres : lier enfin le dialogue intime avec mon père et garder les images de ce qui allait disparaître. Le temps toujours irréversible, les maladies des fonctions mentales bouleversant les rapports, l’oubli qui me traque me font devoir me poser deux questions. Qu’est-il pour moi ? Qui suis-je ?
Je fais le voyage depuis Luxembourg vers le sud le 8 juin 2009. C’est durant les huit heures de conduite, qui me mènent vers Vaison-la-romaine, que je fixe le protocole des prises de vues à venir. À mon arrivée, les fruits d’un « travail d’approche » de plus de deux années semblent murs. C’est au premier repas que j’annonce à mes parents mon intention de photographier mon père chaque jour et ce, pendant toute la durée de ma visite. La date de mon départ n’est pas révélée. J’avais imaginé que mon père serait séduit par cette proposition et c’est très sérieusement et en confiance qu’il accepte. Ma mère n’assistera pas au travail. Je crois qu’elle avait compris qu’il s’agissait là de lui et de moi. Nous entamons les séances de prises de vue, je veux comprendre de quoi il souffre. Je sais que je désirerais être plus présent maintenant. Tout d’abord il y a le lieu, la piscine d’une maison de vacances en Provence, la piscine de la maison familiale située en Provence. Cette piscine résonne à mon esprit aux souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol dans « la gloire de mon père » et dont je me permets d’emprunter respectueusement le titre pour la série. Il y a près de quarante années, celle-ci, certainement la première construite par un particulier dans la région, exercera sur les enfants et l’entourage une attraction fabuleuse. Puis vient le rituel, telle une hygiène journalière, un processus de rendez-vous renouvelé pendant seize jours, chaque matin à 9 heures, au fond de la piscine. Nous sommes proche du solstice d’été et déjà à cette heure le soleil impose des contrastes élevés au décor sans toutefois devenir écrasant. C’est à mon père que revient le choix de l’habillage. Je lui demande de ne rien faire d’original. Je le veux naturel. En tenant l’appareil photographique à bout de bras, il me semble avoir un contact plus intime avec mon père. L’appareil est un Mamiya 645, la pellicule de la Fujicolor pro 800Z. Ce dernier choix est motivé par une vitesse d’obturation élevée nécessaire pour effectuer des prises de vues à main levée sans flou de bougé. Au premier jour, sept différentes prises de vues sont déterminées, certaines déjà imaginées, certaines improvisées comme fruit de notre improbable face à face. Des repères sont alors marqués au sol. L’ambition est de réaliser une seule photographie par position. Ce ne fut pas toujours le cas. Parfois un doute technique ou concernant mon cadrage apparaissant me poussait à refaire une vue.- Série 01 : au 80 mm, buste. La première vue est en surimpression sur la dernière vue de la veille. Cette série présente un double portrait où se confondent les temps et les infimes changements d’attitude du modèle et du photographe.
- Série 02 : au 80 mm, portrait en pied serré contre le mur est de la piscine, celle-ci disparaissant. Cette position de contact lui évoque l’attitude du fusillé qu’a dû prendre son cousin Maurice Segretain, jeune résistant exécuté au mont Valérien en 1944.
- Série 03 : au 45 mm, portrait en pied. Mon père se positionne dos face à la caméra dans un des quatre coins de la piscine. Cette position qu’il trouve lui évoque l’attitude de l’élève mis au piquet.
- Série 04 : au 45 mm, portrait en pied. Mon père se positionne au milieu de la piscine, dos au sud. Cette pose le libère, il regarde autour de lui. Il y trouve une paix contemplative.
- Série 05 : au 45 mm, plan américain, repositionné en 02, buste. Penché, ses chapeaux lui cachent le visage. Cette pose improvisée comme une décontraction au milieu de la séance est esthétique et met en valeur l’accessoire protégeant la peau du visage ultrasensible aux UV tout en insistant sur une position vulnérable.
- Série 06 : au 45 mm, toujours repositionné en 02, buste. Dos au mur c’est une déclinaison de notre volonté de rapport, proche et ouvert.
- Série 07 : au 45 mm, encore repositionné en 02, portrait en pied large. Toujours dos au mur, le décor de la piscine réapparaît.
Chaque journée procède d’une routine, la lumière change à peine, seuls les vêtements indiqueraient un certain mouvement. Au treizième jour, l’eau commence à monter et ce jusqu’au seizième jour où elle pourra submerger mon père. Cette treizième prise de vue révèle d’une manière effroyable les infimes changements du décor. Durant toutes ces journées, la piscine était lavée, restaurée, remise en marche à la porte de l’été dans l’espoir de son immuable chorégraphie et telle une relation dont nous prenions soin. C’était la première fois que mon père n’arrivait pas à effectuer seul, toutes les manœuvres nécessaires à la bonne remise en marche de la piscine. Depuis un mur, chaque prise de vue est enregistrée en vidéo, en plan fixe, comme autant d’informations sur le balai de nos corps dans cet espace clos tout en ajoutant sons et paroles aux portraits.
Cette séance d’étude, tel un type de série photographique de Muybridge, témoigne d’une « mental locomotion » d’un chemin sensible réchauffant le lien entre un fils et son père alors que celui-ci révèle la réelle nature de sa maladie. Cette série, tel un raccourci des autoportraits de Roman Opalka évoque l’idée d’infini, de l’infini dans le fini du travail du temps où le photographié renvoie au photographiant. Ce voyage me conduit à une position inattendue et forte, celle du fils, photographe, biographe familial, dont les appareils enregistreurs – protecteurs lui permettront de faire face et de rendre compte des jours qui arrivent.
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